Danser sur les bunkers

Danser sur les bunkers

Samedi 1er février 2020. J216. Ferme de Mirzi I Zanave, Albanie. « Maman, ce matin je veux faire l’école sur la balançoire ! » Mais bien sûr… « Tu va réussir à travailler ? Oui, promis » Laissons faire. Ce matin, Lison doit faire une fiche lecture. Elle me dicte ce qu’elle veut écrire, et part s’installer. Capucine a le champ libre pour travailler seule, mais non, ce matin, elle boude. Elle décide de faire l’école ce soir. Laissons-la prendre ses responsabilités. C’est Solène qui fait l’école sur la table du salon, découpage/collage. Elle tente de faire, comme ses sœurs, un carnet de voyage avec quelques photos découpées dans un prospectus.

Lezhë

Nous partons tard de notre ferme, non sans passer par la boutique acheter quelques délices. Crème de marron, œufs,… et surtout un terrible fromage coulant comme on aime, genre triple-crème, genre triple-bonheur ! Un bon fromage, ça nous manquait tellement ! Direction Lezhë, où nous pourrons trouver quelque monnaie et surtout du pain pour accompagner ce fromage. Et une laverie aussi, enfin ici, il n’y a qu’un pressing. Nous demandons, ils ne peuvent pas, trop de travail déjà pour aujourd’hui. Il nous faudra aller à Tirana, demain. Nous trouvons une banque, tirons 10 000 lek, soit 82€. Nous trouvons une boulangerie, attrapons quelques bureks qui feront notre déjeuner, faisons le plein de fruits et légumes. Ici, tout est vraiment moins cher. Les oranges, 75 centimes le kilo par exemple. Je ne cherche plus à savoir d’où elles viennent, je ne veux même pas savoir comment elles ont été traitées. Je lâche l’affaire, impossible de faire la difficile. Et puis quand on voit l’état des bords de champ et des eaux de rivière, on préfère presque acheter des trucs qui viennent de loin, très loin. Il nous faut des vitamines, la plante aura fait son rôle de filtre.

Ah et l'Europe au fait ?

Nous grignotons donc aux jeux d’enfants de la ville, au milieu d’autres enfants qui jouent. Les filles, burek à la main, se mélangent. Nous débarquons dans ce pays, nous n’en connaissons rien. Est-il engagés dans une adhésion future à l’Union européenne ? Demandons à Google. Oui. L’Albanie à fait sa demande d’adhésion en 2009, et les négociations sont toujours en cours. Nous épluchons le résumé de l’état des négociations. « Marchés publics », classé jaune, « Efforts plus approfondis nécessaires ». […] « Société de l’information et médias », classé orange, « Efforts considérables nécessaires », comme « Agriculture et développement rural », « Sécurité alimentaire, politique vétérinaire », « Appareil judiciaire et droits fondamentaux »,… Et puis, une ligne, une seule, apparaît en rouge, rouge bien rouge, presque fushia de colère : « Environnement », « Totalement incompatible avec les acquis ». Oui, ok, on valide à 300%. Pour être juste, il faut dire aussi que sur 33 points de négociation, 8 sont déjà au vert. Aujourd’hui, c’est aussi le premier jour d’une Union européenne amputée du Royaume-Uni. Les uns en sortent. Les autres rêvent d’y rentrer.

Lagon de Patok

Notre spot de ce soir sera en plein milieu du lagon de Patok. Le lieu paraît sympa, vu de loin, et il nous a été recommandé par nos amis d’un jour à Dubrovnik. Une longue route le traverse, au milieu de l’eau. De chaque côté, des restaurants se succèdent, des restaurants sur pilotis, au dessus de la lagune, c’est très joli. Nous trouvons notre stationnement, sur un large îlot aménagé en parking. Au milieu, un blockhaus, tout gris, tout rond. Les filles courent l’escalader, même Solène trop heureuse de ce nouveau défi. Elle me fait peur, ce blockhaus est bien trop gros pour elle. Je reste derrière elle. « Mais Maman, mais laisse moi faire, t’es une peureuse, toi ! » Elle a raison, elle y arrive très bien. Il grandit mon bébé.

Apprendre la peur de l'autre

Depuis que nous sommes arrivés en Albanie, nous voyons des bunkers partout. Il y en a 170 000 dans tout le pays, un bunker pour onze habitants, six bunkers par kilomètre carré en moyenne. Ils ont été construits par un dictateur complètement paranoïaque, Enver Hoxha, entre 1967 et 1991. Hoxha imagine que l’Albanie va avoir se défendre contre une attaque montée par la Yougoslavie, l’OTAN ou le pacte de Varsovie. Il prédit « des incursions simultanées de jusqu’à onze divisions aéroportées ennemies ». Elles n’ont jamais eu lieu. Ces bunker ne possédaient en réalité qu’une faible valeur militaire. Il ne furent jamais utilisés en tant que tels. Le coût de leur construction épuisa les ressources du pays, les détournant de besoins plus urgents, comme la pénurie d’habitations ou la faible qualité des routes. À la découvrir, cette histoire de bunkers est incroyable. Témoins indestructibles de la peur de l’autre, cet ennemi invisible.

La construction des bunkers s’est accompagnée d’une « bunkerisation » du peuple. Dès l’âge de 3 ans, les albanais reçoivent l’enseignement qu’ils doivent être « vigilants envers l’ennemi intérieur et extérieur » et des slogans de propagande mettent l’accent en permanence sur le besoin de vigilance. À l’âge de 12 ans, on apprend aux enfants à se défendre et à utiliser les bunkers. Chaque village avait les siens, devait les entretenir et savoir s’en servir.

De 1944 à 1991, c’était hier, pendant le gouvernement communiste d’Enver Hoxha, le pays à connu l’une des dictature les plus sévère d’Europe. Il s’est coupé du monde, un isolement dont ces blockhaus sont un symbole.

Aujourd’hui, les bunkers sont toujours là, impossible de les enlever tous, trop coûteux, trop laborieux. Certains sont détournés en abris, en bar, en entrepôt… Ou en mur d’escalade, en piste de danse par nos filles bien étrangères à leur histoire.

Poissons au plastique

Notre spot de ce soir est marquant à plus d’un titre. Il y a ces bunkers, à côté de nous. Et il y a ces déchets, tout autour de nous. Le parking est relativement propre, mais les à côtés… De loin, cette lagune est belle, de près elle est sale, c’est effrayant. Toute la soirée nous voyons des barques partir pêcher, elles alimentent visiblement les jolis restaurants qui nous entourent. Et derrière, les cuisines débordent. Comme si on ne venait pas souvent relever les poubelles pour traiter les déchets. Et le vent, peut-être, fait le reste. Sous les pilotis, les plastiques s’amassent. Nous, ça nous fait mal au ventre. Comment les albanais peuvent-ils s’accommoder de la situation ? Personne ne fait-il le lien entre cette lagune polluée et la qualité des poissons qui sont servis dans ces restaurants ? Nous, nous n’irons pas y manger. 

Pourtant, elle est belle cette lagune. Le soleil se couche et nous nous délectons des couleurs du ciel et de leurs reflets dans l’eau. La photo est sublime. La réalité ne l’est pas. « Totalement incompatible », nous sommes d’accord.

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