Plaine de Baragan, la nostalgie de chanter

Plaine de Baragan, la nostalgie de chanter

Jeudi 19 mars 2020. J251. Roumanie. J2 de ce rab de Carapate. Le moral n’est pas là aujourd’hui. Nous n’avons qu’un seul programme, trouver du pain, et nous redoutons. Nous craignions de faire peur aux roumains. Nous craignions d’être vus comme des pestiférés, des fugitifs. Nous avons peur d’être contrôlés, encore une fois. Nous préférerions rester là, au bord de ce doux Danube, et ne pas bouger. S’isoler. Se cacher.

Voyager dans ces conditions, est-ce encore un voyage ? Pierre craint que la situation ne se dégrade encore et envisage un retour en France. Mais comment ? Revenir aussi est extrêmement compliqué. Par la route ? Les frontières sont fermées. En avion ? En laissant notre maison ici. Et pour aller où ? Notre maison de Rodez est louée. Moi, je suis plus optimiste. Nous avons quatre semaines devant nous avant de devoir quitter la Roumanie, laissons nous ce temps pour voir comment la situation va évoluer. Les pays de l’est ont pris les mêmes mesures que la France, alors qu’ils ont beaucoup moins de malades. Certes, leurs systèmes de santé ne sont pas aussi performants que chez nous, mais, en conséquence certainement, les gens semblent respecter les consignes de précaution. En Roumanie, beaucoup de médecins se sont installés en France, car dans leur pays, leur salaire jusqu’il y a peu était de 900 € par mois. En 2017 une loi a été votée pour doubler leur salaire. En Bulgarie, un cinquième de la population vit sous le seuil de pauvreté de 165 € par mois. Impossible pour beaucoup de se payer une hospitalisation sans vendre la charrette. Dans ces pays anciennement communistes, on sait rester dans le rang.  J’espère qu’ils seront épargnés d’une trop grande vague d’épidémie. J’espère. La question du retour est là. Mais pas question de prendre une décision sur un coup de blues. Laissons-la faire son chemin. Avisons, au jour le jour.

La vidéo "comment fait-on l'école ?"

Pour l’instant c’est l’heure de la routine du matin. Capucine a le projet de réaliser une vidéo pour expliquer comment nous faisons l’école à la maison. Ça la motive. Je la laisse faire son story-board et lui demande de faire l’école avant sa vidéo. La technique de la carotte marche très bien avec Capucine. Vite fait, bien fait. Lison la suit. Et les deux s’investissent passionnément dans leur tournage.

Solène elle, papillonne. Elle court dehors, toute seule, allant d’un petit bout de bois à un gros bâton. Elle a trouvé le tuyau d’évacuation des eaux de vaisselle de l’Emile-Pat, qui laissait couler un petit filet d’eau. C’est fou comme les petits peuvent être attirés par l’eau. Solène patouille proprement avec ses petites gouttes. Un peu de draisienne. Un peu de danse. Un peu de pâte à modeler. La belle vie.

Pique-nique au soleil. Nous n’avons pas envie de partir de notre petit coin de paradis. Nous n’avons surtout pas envie d’aller acheter du pain. Allez courage.

La mission pain

Nous avons une heure de route pour rejoindre notre prochain spot. Nous avons une heure pour croiser une boulangerie. En traversant une ville, un Lidl. C’est ça, allons au supermarché, garons-nous loin de l’entrée, et j’y vais incognito. C’était une bonne stratégie.

À l’intérieur, une quarantaine de clients, pas tous masqués, mais respectant tous les consignes de distance. Je m’y pointe discrètement avec mon sac, une personne de la sécurité m’interpelle. Aïe, je suis obligé de me rendre, de dire que je ne suis pas roumaine. Elle me parle aussitôt en anglais, elle souhaite que je pose mes sacs à l’entrée. Je lui montre qu’ils sont vides. « No problem ». On m’a démasqué, mais avec le sourire. Je peux commencer à remplir mon caddie de pain, la sécurité me surveille d’un œil bienveillant. Et pour ne plus avoir à faire de courses pendant au moins quatre semaines, je fais le plein. Aucune idée de comment ferons-nous pour tout stocker dans l’Emile-Pat, on se débrouillera. Pour l’instant, on cale tout dans le couloir, et on se carapate plus loin.

La plaine de Baragan

Nous traversons depuis hier la plaine de Baragan, cette vaste plaine de part et d’autre du Danube entre Bucarest, Constanta et Braila. D’une platitude incroyable. La Roumanie nourricière, le grenier du pays. Ici, on produit chaque année 20 millions de tonnes de maïs et 12 millions de tonnes de blé. Ici, l’été 1951, 44 000 roumains ont été déposés en train dans cette steppe sans abri ni subsistance. Une déportation d’inspiration stalinienne. La hutte recouverte de paille est restée le symbole de ceux qui ont survécu.

Un autre auteur, Fanus Neagu, poète roumain, décrit l’endroit ainsi : « Le Baragan est le plus long voyage d’une pensée envahie par la nostalgie de chanter ». C’est ça. C’est tout à fait ça. Nous avons la nostalgie de cette Carapate insouciante, où nous ne nous préoccupions que d’une chose, découvrir le monde, aller à la rencontre des peuples et de leur histoire. Aujourd’hui, nous fuyons les gens et nous découvrons ce pays seulement à travers de la vitre de notre pare-brise. Est-ce un voyage ?

Le spot de ce soir s’annonçait très beau. Il l’est. Un recoin de vallée irréel caché entre deux immenses plaines. La réserve naturelle des gorges de Dobrogea. Mais c’est un endroit très fréquenté. Alors forcément, nous ne nous y sentons pas bien. En cette fin de journée, plusieurs groupes de personnes se baladent. Nous trouvons un stationnement un peu à l’écart, mais nous sommes près de la route. Les filles ne partagent pas nos angoisses. Ici, elles retrouvent un grand terrain de jeux, parsemés de gros rochers à escalader. Le paradis.

Commentaires

  1. Raphael Bui a dit :

    Aujourd’hui dans la presse : https://www.centrepresseaveyron.fr/2020/03/22/coronavirus-la-carapate-dune-famille-de-rodez-sest-carapatee-dans-les-carpates,8813877.php

    …avec Solène renommée en Salomé et les vvl et vous intervertis sur la photo…

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