Joyeux cimetière de Săpânța

Cimetière joyeux de Sapanta, Roumanie
Cimetière joyeux de Sapanta, Roumanie

Joyeux cimetière de Săpânța

Vendredi 19 août 2022. Săpânța, Roumanie. Deuxième visite du jour, un cimetière aux stèles colorées où la vie n’a pas dit son dernier mot. Nous remontons encore plus vers le nord de la Roumanie et longeons la frontière ukrainienne sur la rivière Tisa, en roumain, Tisza en hongrois. Le voisin en guerre est à portée de main.

À Săpânța, passé les nombreuses boutiques d’artisanat local et de babioles, nous arrivons aux portes du cimetière qui entoure l’église du village, haute et colorée à sa manière.

Passé le portail de fer, on en prend plein les yeux. Les stèles bleues, hautes et chapeautées de petits toits sont plantées sur chaque tombes, resserrées les unes contre les autres, comme une forêt désordonnée. Les stèles colorées sont ornées de bas-reliefs de style naïf. Chacune d’entre elles est unique. Ici, un soldat au garde-à-vous le sourire aux lèvres devant un tank. Là, une mère de famille posant avec sa marmaille. À quelques mètres, une femme égrène son chapelet. Plus loin, un facteur, un banquier, une femme penchée sur sa quenouille, ou encore un trio de violonistes en costumes traditionnels. Chaque bas-relief est accompagné d’un court poème qui donne à connaître qui était le défunt à travers son métier, sa famille, ses souffrances ou même ses péchés mignons. Parfois encore, il mentionne la façon dont il est mort, avec tendresse et poésie, et même avec humour. Ces panneaux, encadrés de motifs floraux et géométriques chamarrés, donnent à voir la vie paysanne, familiale, culturelle, religieuse et culturelle des habitants, dans toute leur diversité.

Chroniques de la vie quotidienne

Beaucoup de gens visitent ce cimetière aujourd’hui, beaucoup de Roumains, il est très connu dans le pays. Les gens prennent le temps de lire chaque stèles et nous les voyons rire et pleurer. Nous tentons de traduire mais les vers sont impénétrables pour Google. Je recherche alors plus d’informations sur d’autres sites et blogs et je trouve.

« Ici, c’est moi qui repose
Pop Grigore est mon nom
J’ai aimé le tracteur
Et me consoler avec l’alcool
Triste j’ai toujours vécu
Car mon père m’a quitté petit
Ce fut peut-être mon destin
J’ai vite quitté la vie
La mort me prit jeune,
A 33 ans. »

« La Tuica (un alcool très fort) est un venin propre
qui apporte souffrance et pleurs, comme à moi.
La mort sous les pieds, elle m’a conduite…
Si vous aimez la Tuica comme moi, il vous arrivera la même chose qu’à moi.
J’ai tant aimé la Tuica que je suis mort avec elle entre les mains.
Ici repose Dimitru Holdis, 45 ans, mort de mort forcée en 1958. »

« Là que je reste, moi Gheorghe moldave de mon nom.
J’ai travaillé avec les chevaux durant toute mon existence et maintenant je les attelle pour aller chercher du bois pour le vendre à ceux qui n’en ont pas.
Ma route se termine pour enfin me reposer, mais j’aurai voulu vivre plus longtemps afin de ne pas me retrouver en poussière.
J’ai quitté ce monde à l’âge de 59 ans. »

« Sous cette lourde pierre
Gît ma pauv’ belle-mère
Trois jours de plus elle aurait vécu
Mon épitaphe elle aurait lu
Vous ceux qui passez par là
De grâce ne la réveillez pas :
Si elle rentrait immédiatement
Elle m’engueulerait sans ménagement
Moi je fais de mon mieux
Pour qu’elle reste en ce lieu »

Plus loin, Teodosia confesse qu’elle n’a pas eu une existence facile puisqu’elle a fait un mariage malheureux et… qu’elle a dû cohabiter avec sa belle-mère. Gheorghe, médecin, déclare quant à lui qu’il a travaillé dans un dispensaire et confie avoir fait de son mieux pour aider les autres. Devant la sépulture d’Anuta, fauchée par une voiture à l’âge de 3 ans. « Je m’en vais pour toujours. […] Le Bon Dieu m’a tellement aimée qu’il m’a fait venir près de lui ».

Stan Ioan Patras, l'artiste créateur

Les croix sont l’œuvre de Stan Ioan Patras (1908 – 1977), un artisan de Săpânța qui a mêlé son talent à la tradition du travail du bois des Maramureș. En créant sa première stèle colorée, il a renoué avec d’anciennes traditions valaques (joyeuses obsèques, rituels funéraires festifs,…) depuis longtemps oubliées sous l’influence de l’Église qui considère la mort comme un moment dramatique et solennel. Avant eux, les Daces aussi fêtaient la mort comme un passage bienvenu vers un monde plus heureux. Du début des années 1930 jusqu’à sa mort en 1977, il a sculpté et peint ces stèles. Le flambeau a été repris par Dumitru Pop, l’un de ses apprentis.

Sur sa stèle nous pouvons lire :
« Quand j’étais petit, on m’a appelé Stan Ion Patras.
Braves gens, voici les paroles de mon coeur que je vous confie.
Chaque jour de mon existence, j’ai voulu apporter de l’aide
à celui qui le demandait dans la mesure de mes moyens
sans vouloir un seul instant faire du mal à quiconque,
Ah, ce « Monde de Pauvres »,
Qu’il y est difficile d’y vivre…
Sur cette croix que j’ai commandée pour moi-même
à deux de mes élèves qui l’ont conçue à mon goût
Turda Toader et Stan Vasile
Que Dieu les protège. »

Il a fait très chaud aujourd’hui, surtout dans ce cimetière sans ombre. Nous prenons le temps de regarder les boutiques d’artisanat qui s’étendent de part et d’autres du cimetière. Nous regardons encore les tapis. Toutes ces couleurs nous plaisent beaucoup.

La piste forestière

Pour dormir ce soir, nous avons retenu un spot près d’une rivière, au creux d’une vallée encaissée. Plusieurs kilomètres de piste forestière nous y amènent. L’ endroit tient ses promesses, il y fait bien frais. Baba sort de sa sieste de jour pour commencer ces explorations de soirs. Mais pas trop vers la rivière, il préfère la forêt. Les filles sont déjà en culotte dans l’eau, je leur donne un savon, tant qu’à faire. Avec Pierre, nous remplissons d’abord le réservoir d’eau. Et puis l’un part en forêt chercher son chat et des cèpes, l’autre reste à la rivière. Nous faisons le plein de fraîcheur.

Sur la piste, ça n’arrête pas de circuler. Nous observons passer des randonneurs qui rentrent au village, des charrettes chargée de troncs d’arbres trois fois plus longs qu’elles, de tracteurs tirant aussi leur cargaison de bois, un 4×4 à l’intérieur rempli de bûches jusqu’au plafond et quelques gros camions. L’économie du bois qui fait la réputation des Maramureș commence ici. Et notre visite de cette région se termine aussi ici, un peu plus tôt que prévu et c’est tant mieux. Ce soir, nous étudions l’itinéraire pour rentrer à Rodez plus doucement. 21h de route, en 7 jours, ça ne fait que 3h par jour et ça nous laissera du temps de visite tous les jours. Je contacte nos amis hongrois qui sont en vacances chez leurs parents à Debrecen. « Salut, on passe chez vous demain, on se fait une piscine ensemble ? ». Par un merveilleux hasard, ils sont disponibles demain et nous répondent rapidement en donnant l’adresse de la piscine de leur quartier. C’est parfait ça !

Commentaires

  1. Clément Janine a dit :

    Bravo. Toujours très bon récit et excellente photos ainsi que traductions…

  2. creusoise a dit :

    merci pour cette visite intéressante du cimetière. Ces stèles sont vraiment très belles et reflètent toute la vie du village et de ses habitants !

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