Chipka, la splendeur avant la descente

Lundi 16 mars 2020. J248. Veliko Tarnovo, Bulgarie. Les voilà, les quatre ans de Solène sont arrivés. Elle les attendait avec tellement d’impatience, tellement excitée qu’elle n’arrive pas à les souffler ses quatre bougies. Première chose, ouvrir ses cadeaux. Entre autres petites choses, on lui a trouvé une “machine à boudins”, comprenez un petit instrument qui permet de faire toutes sortes de boudins en pâte à modeler. Le truc basique et  génial. Il faut qu’elle essaie immédiatement, sans même s’être habillée, sans même avoir déjeuné. Même les grandes sœurs ont du mal à résister à ce nouveau joujou.

Alors, que décidons-nous ? Rejoindre nos amis à Kazanlak ? Ou filer vers la Roumanie. La nuit a été source de réflexions, nous n’avons pas trop dormi. Nous décidons de rejoindre la Roumanie, puisque cela semble être autorisé. Peut-être nous mettront-ils en quatorzaine quand même ? C’est maintenant la règle en Bulgarie. Si c’est la procédure pour nous permettre d’avancer, nous l’acceptons, tout en la redoutant. Peut-être trouverons-nous porte close ? Nous resterons alors en Bulgarie, il nous reste encore de belles choses à y voir. Mail à l’ambassade de France en Roumanie, je préviens de notre projet et demande confirmation de nos droits. Réponse en attente. Coup de poker, on tente.

Massif du Grand Balkan

On tente, mais pas sans faire un dernier détour en Bulgarie, voir l’étrange monument de Buzludhza. Un point cœur, un incontournable pour nous. Après l’école, et la séance de pâte à modeler collective, nous prenons la route. Une heure trente de route de montagne. Les Grands Balkans. Il fait très beau aujourd’hui et il neigeait hier. La forêt est somptueuse. Les branches blanches des arbres brillent sous le ciel bleu et une petite brise fait pleuvoir quelques flocons trop lourds. Féerique.

Au col de Chipka, la route qui se poursuit vers le monument n’est pas dégagée, impossible de s’y engager sans mettre des équipements. Mais au col, nous pouvons poursuivre à pied jusqu’au sommet du Mont Chipka et nous le verrons, ce Buzludhza. Un graillou vite avalé au chaud, on s’équipe. Pantalons de ski, gants et capuches. Il fait très beau mais le petit vent est glacial.

Monument de Buzludhza

Marcher dans la neige avec des enfants relève de l’utopie. Impossible de les faire avancer, elles ont tant à faire. Sauter, s’enfoncer, dessiner, marcher sur les endroits gelés, faire craquer la glace, escalader les parois enneigées,…

On s’énerve un peu et on arrive à avancer. Nous n’avons qu’un petit kilomètre de montée douce jusqu’au point de vue. Nous y arrivons. Au loin, sur le mont d’en face, il est là, le Buzludhza. Cette étrange salle de congrès soviétique en forme de soucoupe volante flanquée là, au milieu de nulle part. Elle est loin et en même temps, elle est énorme. La forme volante est verticalisée par une haute tour traversée d’une étoile rouge. La salle de congrès du parti communiste bulgare, laissée là, abandonnée, vandalisée et dévastée. Le Monument Buzludzha été construit par le régime communiste pour commémorer les événements de 1891, lorsque les socialistes dirigés par Dimitar Blagoev se sont rassemblés en secret à cet endroit pour former un mouvement socialiste organisé. D’où nous sommes, n’en voyons presque rien. Jetez un regard curieux sur ce reportage, ça vaut le détour.

Mémorial de Chipka

D’où nous sommes, il y a un autre monument, une tour commémorant les affrontements entre les Russes et les volontaires bulgares contre l’Empire ottoman, lors de la guerre russo-turque de 1877-1878.

À 365° la vue est splendide. La plaine danubienne au nord, la plaine de Thrace au sud, et le massif du Grand Balkan de part et d’autre. Splendide sous ce soleil. Nous apprécions l’instant, nous respirons cet air frais, nous buvons ce soleil, nous dégustons le paysage comme si nous allions demain être mis en prison. Car je redoute une mise en quatorzaine. S’isoler des gens, oui, nous savons faire. Mais se soumettre à une autorité qui nous imposerait de rester enfermés, dans notre camping car où dans une chambre d’hôtel, me fait flipper. Les textes roumains sont clairs, nous avons le droit d’aller en Roumanie. Les roumains appliquent-ils les textes ? En Bulgarie par contre, tout étranger doit être mis en quatorzaine. Peuvent-ils nous rattraper ? Pas sûr. De toute façon rien n’est sûr. De retour à l’Emile-Pat, nous avons le choix. Soit nous descendons le col côté sud, nous restons en Bulgarie et retrouvons nos amis. Soit nous descendons le col côté nord, nous passons en Roumanie où nous avons, a priori, le droit d’être libre. Dans les deux cas nous serons bloqués quelque part, soit en Bulgarie avec la quarantaine, soit en Roumanie mais nous aurons plus de chance de pouvoir communiquer avec quiconque en cas de problème (les roumains parlent une langue latine). Au moment de démarrer, Pierre et moi hésitons encore. Décision crève-cœur. Nous redescendrons au nord. Voir si “ça passe”.

Dernière soirée en Bulgarie. Pas de Park4night sur la route, j’improvise un spot aux abords d’un chemin de terre dans une large zone d’herbe entre deux champs, près d’un passage à niveau. Nous avons traversé un petit village pour l’atteindre, ses rues sont en terre et ses maisons sont des taudis. Mais l’endroit est habité, et notre chemin de terre est très fréquenté, plusieurs voitures passent toute la fin de journée, alors que c’est vraiment une piste. Dans cet espace, deux cigognes picorent le sol. Nous avons placé notre salon en face du spectacle avant de s’approcher d’elles à pied. Une dernière séance pâte à modeler avant que le soleil ne se couche, elles n’avaient pas eu assez le temps de jouer, nous ont-elles expliqué.

Pierre, lui, joue à annoncer les trains qui arrivent. Une simple recherche Google et il connaît tous les horaires. Ils sont rouges, vieux, tagués. Presque beaux. Regarder passer les trains, cette activité passionnante.

Ce soir, nous n’avons plus de pain. Non pas que ce soit pénurie ici, mais que nous en mangeons beaucoup. Mais ce matin, j’ai tenté un truc, vu déjà à plusieurs reprises dans des épiceries. Un sac plastique noué rempli d’une pâte molle. Pâte à pain ? Pâte à pizza ? Je ne sais pas. Mais je vais essayer ce soir de la faire cuire comme la veille, à la poêle. Et ça marche. Le truc me fait une espèce de pita toute chaude, prête à être dévorée. J’enchaîne sur un gâteau d’anniversaire, au chocolat toujours.

“Où allez-vous ?”

Les Vert Vanlife nous envoient un message. Ils sont contrôlés à l’instant par la police. Demain c’est quatorzaine obligatoire pour eux et tests médicaux. Aïe. Fuyons. Nous nous installons pour écouter la prise de parole d’Emmanuel Macron, nous entendons une voiture se garer face à nous. Une sirène. Nous sortons. La police qui vient nous contrôler. Nous avons sans doute été dénoncés par les habitants de ce village. Sang froid et Google Traduction. Les deux hommes sans masque se tiennent à distance et refusent de prendre nos passeports en main. Nous expliquons que nous ne sommes plus en France depuis huit mois, que nous venons de Grèce,… “Où allez-vous ?” demande l’homme par Google Traduction interposé. “Tomorrow Roumania, if possible”. “OK, possible, no problem, goodbye”. Pas de quatorzaine pour nous. Fuyons.

La nuit sera encombrée. Encombrée de pensées inquiètes. Il faut prévenir les filles que ce passage de frontière risque d’être plus compliqué que d’habitude. Long certainement, avec examen médical, et que nous risquons d’être mis en quatorzaine nous aussi. Où ? Comment ? Dans un vieil hôtel miteux ? Dans un parking glauque ? Les personnes qui nous prendront en charge seront-elles bienveillantes ? Pourra-t-on rester vivre “chez nous” dans l’Emile-Pat ? Pourrons-nous être ravitaillés en nourriture, mais aussi en eau et gaz pour le chauffage ? Et les WC ? Quatorze jours immobilisés implique tout de même une organisation. Et pourrons-nous sortir de notre boîte ? Prendre l’air ? Faire de la draisienne ?… Non, les textes disent que nous avons le droit de passer, sans quatorzaine. L’ambassade a-t-elle répondu à notre demande de confirmation ? Non. Et si l’on nous rapatrie carrément ? En avion ? Où irions-nous ? À Rodez notre maison est louée, nous n’avons pas d’autre choix que de vivre dans notre camion. Voilà, juste un aperçu des milliers de milliers de questions qui ont occupé cette nuit-là. Chipka avait un goût de dernier jour de liberté.

Visites sous la neige

Les visites hors saison de hauts lieux touristiques ont une saveur particulière, les sites se donnent à nous. Mais quand cela se passe sous la neige la découverte devient magique ! Le Parc National des lacs de Plivitce est un des lieux les plus visités de Croatie, nous y étions quasi seuls. De la même façon, nous avons visité le monastère de Rila en Bulgarie.

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Une réponse à “Chipka, la splendeur avant la descente”

  1. Avatar de Creusoise
    Creusoise

    Les temps sont difficiles pas mal de français sont bloqués . On a eu des soucis ici et. Je n’ai pas eu le temps de faire des recherches . J’espère que tout ira bien pour vous … Tenez nous au courant !