Nous avons vu l’ours !

Nous avons vu l'ours !

Dimanche 24 mai 2020. Firtușu, Transylvanie, Roumanie. Journée pluvieuse. Après l’école les filles jouent passionnément toutes les trois. Je retourne alors me coucher. Je lis un livre sur les pays Baltes, je rêve encore de pouvoir y aller cet été. Pierre a disposé des seaux tout autour de l’Emile-Pat pour récupérer l’eau de pluie et remplir le tank. Ça nous évitera de faire des aller-retour à pied chez les voisins. 

Puis les voisines nous proposent de monter jouer. Il pleut toujours à verse. Nous nous réfugions tous chez eux. Je suis montée avec mon matériel de peinture, une longue séance partagée ensemble. Bertha prépare une brioche aux noix et des beignets avec sa cuisinière à bois. Un régal que nous partagerons avec le voisin de la cabane d’au-dessus, un suisse italien un peu allemand. Nous parlons de voyage, de voisinage, le temps file et la soirée est déjà terminée que nous finissons à peine le goûter. « Mais Bertha, je ne comprends pas comment sont organisées vos journées ? – Nous faisons l’école le matin, m’explique-t-elle, et ensuite nous sommes libres. » L’heure des repas ne semble absolument pas les contraindre. Chacun mange ce qu’il veut quand il veut. Ici, le temps est présent.

Lundi 25 mai. Après l’école, Pierre et Lison partent à vélo faire deux courses dans le village d’à côté, cinq kilomètres plus loin. A midi, l’épicerie est fermée et ne rouvrira qu’à 11h. Qu’importe, ils reviendront demain.

Consoude et tisane

Pendant ce temps, alors que j’allais vider mon composteur dans la forêt, je m’interrogeais : « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir cuisiner de nouveau aujourd’hui ? Tiens, voilà quelques pieds de consoude ! ». J’avais repéré cette plante avant-hier plus haut dans la montagne. Mon livre prévient que c’est très bon en beignet, un petit gout de poisson. J’ai trouvé mon défi du jour. Une pâte à crêpes rapide, je trempe les feuilles deux par deux dedans et les fait cuire dans une poêle. Un délice.

Pierre et moi sommes très curieux de cette cuisine de plantes sauvages qui vient titiller nos papilles. Cet après-midi, pendant que les enfants s’appliquent à vider la mare de toutes ses grenouilles, nous partons tous les deux faire le tour de la ferme, livre de botanique dans une main, internet dans l’autre poche. Pierre se donne le projet de créer une tisane au goût de Firtușu, aubépine, trèfle, et un peu de feuilles de fraisiers sauvages. Moi je me mets en quête d’ombellifères au goût de carotte et de camomille. Les premières sont trop complexes à identifier pour la novice que je suis, la seconde n’est pas assez développée. Mais je trouve d’autres pieds de consoude ! Et même quelques bourses-de-pasteur à essayer en baniques.

Me voilà cuisinant mes trouvailles dans ma petite cuisine entourée d’une grosse poignée de mômes occupés à assembler notre puzzle du continent européen. Capucine veut montrer à ses amis le trajet que nous avons réalisé. Les filles découvrent que nous avons mis notre « caravana » dans un bateau dénommé « ferry », comme leur Papa, Feri. Puis ce sont au tour des fiches découvertes d’être présentées fièrement, tout en anglais s’il vous plaît.

Soirée musicale

La soirée sera inoubliable. Dans la cabane de Bertha et Feri nous nous retrouverons tous attablés dans leur petite cuisine pour partager beignets et baniques, accompagnés de quelques purées de légumes maison, fromage frais de chèvre maison, yaourt de chèvre maison, pain maison, confiture maison et quelques verdures du potager. Après ce simple et délicieux repas, une petite soirée festive. Capucine présente son accordéon et nous leur apprenons à danser le brise-pied. En retour, ils nous apprennent leurs danses traditionnelles. Tellement similaires !

Voilà le gros ours

Mardi 26 mai. Ça y est, nous l’avons vu, l’ours ! Vers 20h30, nous étions en train de danser ensemble, un appel. C’est la voisin du dessous, elle a vu un ours descendre. Feri scrute les alentours, oui, l’ours est là, dans la prairie juste au dessus de l’Emile-Pat. Tout le monde se précipite dehors, l’ours est à trois cents mètres devant nous. Il regarde notre cirque de « Chuuuuuttt, regarde ! » puis fait trois pas avant de disparaître dans les aubépines en fleur. Nous l’avons vu, l’ours !

Jeudi 28 mai. « There is a bear ! » Le petit van de Feri freine presque immédiatement. Là, dans la prairie à notre droite, un ours marche tranquillement. Nous sommes à deux cents mètres de lui, nous le voyons très très bien. Il n’est pas d’un brun sombre comme on s’imagine qu’est un ours, mais d’un gris luisant. Il se rapproche de nous, presque tranquillement. Nous laissant bien le temps de le voir et de le photographier, Feri reprend la route. C’est que ses chèvres l’attendent pour la traite.

Aujourd’hui, sous prétexte d’aller acheter du fromage de chèvre dans une ferme voisine, nos deux familles ont embarqué dans le petit van de Feri pour se rendre chez Lili et son compagnon qui, en plus de fabriquer du fromage de chèvre, sont aussi de très bons amis.

Nous voilà donc, tous les dix dans le véhicule, assis  sur quelques ruches dans le grand coffre, à se faire secouer sur les pistes de Transylvanie. Le paysage, vert, vert, vert, se dévoile à chaque virage. Et puis la piste devient chemin boueux, impossible d’aller plus loin. Feri se stationne là, nous continuons à pied. A pied, un bon kilométre à travers les prairies. Encore une famille qui vit au milieu de nulle part, dans le recoin d’une vallée isolée. Deux chevaux en liberté, dix chèvres qui s’échappent, un potager, un panneau solaire et une petite chaumière. Nous sommes arrivés. L’hôte nous accueille tout sourire, il parle bien anglais. Ses enfants dorment, il nous installe sur la terrasse. Bertha m’avait prévenue, nous allons manger ensemble, elle a apporté une pizza maison et m’a demandé de faire un pain. Elle aime bien mon pain, parce que sa forme allongée lui rappelle la baguette française. Les enfants s’amusent immédiatement de cette drôle de balançoire qui tourne dans tous les sens. Puis, ils sont rejoints par la fille aînée de la famille qui les prend faire le tour des animaux. « J’ai voyagé dans toute l’Europe », m’explique notre hôte, « Ici, c’est vraiment le meilleur endroit pour s’installer. Tu vois, on n’est embêté par personne, je mets mes animaux à pâturer sur des terrains qui ne sont pas à moi, ça ne dérange pas. Ici, on est libre. » C’est un drôle de pays, nous pensons avec Pierre, nous nous sentons comme hors du monde. Ici, les gens ne sont pas préoccupés par la crise, les restrictions,… L’actualité, la politique ne les intéresse pas si ce n’est pour s’en moquer et veiller sereinement à la disparition de ce monde futile. Ici, on roule sans ceinture, sans « attestation sur l’honneur » et assis dans le coffre. On construit des maisons sans vraiment d’autorisation quelconque. Ici, nous sommes en Roumanie, mais nous n’y sommes pas vraiment. Pas de route, pas d’infrastructures collectives. Les hongrois de Roumanie pourraient se plaindre d’être délaissés, mais finalement ça semble leur aller comme ça. Ils sont libres. Libre de se construire une vie simple où ils exploitent avec talent ce que la nature peut leur offrir.

Travail du feutre

Hier et avant hier furent consacrés à la réalisation d’artisanat en laine. Bertha et ses enfants aiment cette activité et nous y ont initié. D’abord, nous avons réalisé de petites fleurs décoratives, puis un petit tapis pour notre banquette abîmée. Bertha stocke un énorme sac de laine de mouton teinte de toutes les couleurs. Nous avons dessiné les motif sur un tissus, déposé la laine dessus, mouillé, savonné, puis nous avons travaillé la fibre en roulant notre tapis sous nos mains pendant des heures et des heures. Et ce n’était pas fini ! Après, nous pouvons le décorer de quelques broderies. Lison se plaît à cette tâche de précision. Moi aussi, j’aime passer des heures à travailler avec mes mains. Nous viendrons comme ça plusieurs après midi nous réfugier du temps changeant, alternant entre pluie et rayons de soleil. Il fait bon dans cette cabane aux murs de bois et de terre. Chacun vaque à ses activités, les enfants jouent et nous regardent travailler. Le temps a une saveur d’éternité. 

Bertha aime faire toutes sortes d’artisanat. Elle tisse et réalise sacs et tapis en laine également. Elle fait de petits bijoux en laiton, réalise de la vaisselle en poterie… Elle a développé un goût prononcé pour ces savoir-faire en voie de disparition. Son rêve, embarquer sa famille dans un van et partir vers la Turquie et l’Iran à la découverte de savoir-faire ancestraux, apprendre d’autres manières de tisser des tapis, de faire de la poterie, des bijoux. Elle aimerait apprendre ça et réaliser un film pour garder une trace de ce patrimoine. Elle nous pose beaucoup de questions, sur le voyage en camping-car, sur la possibilité de trouver des spots agréables, sécurisés, pratiques, sur le budget aussi. C’est encore un rêve, mais elle y pense très concrètement. Il lui faudra aussi trouver une solution pour ses chèvres et son potager. Ce n’est pas pour demain, mais nos récits de voyage la font rêver, et titillent la curiosité de ses filles, peu enclines à quitter leur paradis de ferme jusque maintenant.

L’autre grande nouvelle, c’est que le gouvernement roumain a déjà changé d’avis. A partir du 1er juin, il n’y aura plus de restrictions de circulation. Nous serons libres de reprendre notre voyage. 

Commentaires

  1. creusoise a dit :

    bonjour
    merci pour toutes ces nouvelles !
    vous avez, là aussi, su trouver une « bonne » famille !
    ici aussi nous vivons un peu dans « la décroissance » au beau milieu de la campagne creusoise mais bien sûr nous sommes dépendants des lois françaises (par exemple l’assainissement, la construction d’un abri de jardin etc )
    nous fabriquons notre lessive , nos produits de « beauté », le pain etc ma fille fait un potager en permaculture
    au fait, ma fille est, comme Bertha, intéressée par l’artisanat sous différentes formes et elle est artisan d’art feutrière donc votre « travail » de la laine m’a « parlé  » !
    la roumanie navigue  » à vue » comme les autres pays … ici nous pourrons bouger librement à partir du 2; la plupart des frontières européennes devraient rouvrir sans doute vers le 15; vous pourrez peut être bientôt filer vers la scandinavie !
    pour les filles , je ne sais pas si vous le savez mais l’éducation nationale a des leçons en ligne ; j’en utilise certaines avec les filles (notamment anglais 6° et 5°); ça permet de changer! voir https://www.lumni.fr/serie/la-maison-lumni-college#xtor=AD-4-%5BLML-College%5D%5BLumni%5D%5BImage%5D-%5Bfrance.tv%5D (c’est le lien collège mais sur la page vous avez les liens pour le reste ) et là https://eduscol.education.fr/cid150759/les-cours-lumni.html

  2. Jeje a dit :

    Et les cuisses de grenouilles, vous n’avez pas essayé d’en cuisiner ???

    1. Pierre a dit :

      Salut !

      Non, elles ont besoin de leurs grenouilles pour pouvoir les attraper tous les jours.

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