Guadalperal, le dolmen de la sécheresse

Guadalperal, le dolmen de la sécheresse

Dimanche 13 octobre 2019. J104. La sécheresse de cet été en Espagne a vraisemblablement été exceptionnelle. Le niveau de l’eau d’un réservoir situé sur le Tage est descendu tellement bas, qu’est ressorti, pour la première fois entièrement, un monument mégalithique immergé depuis 56 ans. Guadalpéral, le « Stonehenge espagnol ». La nouvelle avait été reprise dans plusieurs médias et mon Papa me l’a signalé. La visite de cette apparition éphémère est donc à notre programme pour aujourd’hui, en espérant qu’il ne soit pas déjà recouvert des eaux de pluie de l’automne. Vu les dernières journées ensoleillées que nous avons eu, nous avons espoir.

Alors, où se trouve-il ce dolmen ?

Le point Google est en plein lac… Il faut donc estimer que  la rive est plus basse. Y a-t-il une route ? Non. Un chemin ? Il semble que non… On ne peut pas se fier à la photo satellite, il faudra aviser sur place.   Après l’école, nous prenons donc la route de Valdecañas. Je traduit intuitivement « la vallée du cagnard »… Ça promet. Nous arrivons dans la région de l’Extremadura. Après le dernier village, Google nous fait prendre un chemin de terre que l’on suit sur plusieurs centaines de mètres jusqu’à… un portail qui nous stoppe brutalement. « Aquí es un propriedad privada, no es un accès publico para el Dolmen ». OK, des visiteurs ont du affluer en nombre cet été, irritant les propriétaires qui se sont barricadés. Mais rien ne nous indique par où passer… Demi-tour. Non, pas demi-tour car le chemin est trop étroit. Nous reculons un moment avant de pouvoir nous retourner. Contournons donc cette propriété. Sauf qu’elle est immense, visiblement une réserve de chasse qui nous éloigne considérablement du Dolmen. 

Recherche du chemin qui n'existe pas

Nous arrivons à l’entrée d’une pâture, à l’herbe complètement sèche, où l’on peut entrer par un passage canadien. Pas de parking. Nous choisissons de nous garer ici, au bord du champ, en laissant un mot sur le pare-brise qui précise qu’on ne dormira pas là et en laissant notre numéro de téléphone. Au cas où les propriétaires des lieux soient pas commodes non plus… Google nous annonce 5 km de marche jusqu’au Dolmen en passant par la propriété privée. Mais là, nous allons devoir la contourner, rejoindre le lac, puis longer la rive. La pâture autour de nous a l’air très bien pour faire du vélo. Pierre les prépare et moi je m’occupe des vivres. Vu comme il fait chaud, je prends une deuxième bouteille d’eau. La suite de la journée montrera que j’ai été bien inspirée… La première partie à vélo est très chouette, le paysage est très beau. Herbe sèche, chênes et chemin un peu sablonneux. Nous nous cassons une deuxième fois le nez sur un autre portail de la réserve de chasse. Décidément, impossible d’éviter son contournement. En continuant vers l’est, nous arrivons au lac. L’endroit est complètement désertique. La rive a du reculer d’une ou deux centaines de mètres. Au bord, un pauvre troupeau de vache boit. Je ne sais pas ce qu’elles peuvent manger ici… Voir des bovins dans un tel paysage de poussière est irréaliste. 

Pause déjeuner à l’ombre d’un chêne. Pierre s’avance pour évaluer la suite du trajet. À partir de maintenant, continuer à vélo n’est plus possible. Nous les attachons à notre arbre et continuons à pied. Au bord du lac, pas de chemin mais trois choix d’itinéraire : soit en longeant l’eau, mais ça zigzague, soit en longeant les arbres, avec un peu d’ombre mais ça zigzague toujours, soit tout droit, en plein cagnard, et ça monte et ça descend… Nous choisissons tout droit, azimut sanglier. Dieu que le trajet est long ! Autour de nous règne une ambiance de mort. Des plantes sèches et cramées, des os de poissons, de brebis ou de je ne sais quoi, des souches d’arbres desséchées qui de loin ressemblent à des créatures assoiffées tentant de rejoindre le rivage,… Nous marchons tantôt sur de l’herbe sèche, tantôt sur des galets, tantôt dans le sable, c’est très fatiguant.

Dolmen en vue

Au loin, nous finissons par distinguer une île parfaitement ronde, proche de la rive, et sur laquelle l’on devine deux silhouettes qui nous confirment que le dolmen est bien là, et vraisemblablement accessible si l’on se traverse le cordon d’eau qui le sépare de la rive. Courage, nous allons y arriver. Lorsque nous sommes tout proches du dolmen, à 30 mètres à vol d’oiseau, nous découvrons qu’il y a encore un « bras de lac » à contourner, un crochet si long qu’il nous semble faire un kilomètre au total. Arrivés devant le dolmen encerclé d’eau, nous continuons notre marche sans nous arrêter jusqu’à avoir les genoux dans l’eau. Nous sommes assommés par la chaleur et par cette longue marche. 

Inutile d’enlever les chaussures ou le short, le soulagement d’être au frais est tellement grand ! Les filles, comme d’habitude, ont marché sans jamais grogner. Chacune à sa manière, comme d’habitude, l’une sans cesser de parler, l’autre sans cesser de rêver. Et la troisième, accrochée au dos de Papa. Franchement aujourd’hui, elles ont été très courageuses et persévérantes.

Objectif atteint

Lison est tout de même déçue. Ce Dolmen est appelé le « Stonehenge espagnol », alors elle s’attendait à voir de belles grosses trilithes. Nous découvrons un talus circulaire au centre duquel une vingtaine de monolithes dépassent de l’eau. C’est très esthétique. Et très émouvant. Ces pierres ont 5000 ans. C’est un site historique qui n’est pas aménagé, pas interprété, pas envahi de chinois qui font des selfies… Il est brut, comme s’il venait d’être découvert. Nous sommes seuls, comme si nous en étions les découvreurs.

En ce 13 octobre, le niveau du réservoir a commencé à remonter, reprenant son entreprise de recouvrement du dolmen. Il est en train de repartir dans son tombeau aquatique peut-être pour plusieurs dizaines d’années… Nous nous sentons vraiment privilégiés de pouvoir être assis là, à essayer d’en saisir la teneur exceptionnelle. En réalité, le site est constitué d’environ 140 monolithes de granite. Il se dressait sur les berges du fleuve Tage. Les spécialistes estiment qu’il y avait à l’origine un arrangement circulaire de monolithes de cinq mètres de diamètre, plus tard transformé en tumulus renfermant une chambre funéraire par l’ajout de dalles coiffant les piliers. La structure a été ensevelie sous un monticule de terre, entouré d’un autre cercle de pierres. Un couloir de 21 mètres de long menait à la chambre, dont l’entrée est encore aujourd’hui marquée par un menhir de deux mètres de haut. Découverte initialement en 1925, le tumulus a été englouti en 1963 par la construction du barrage et du réservoir de Valdecañas.

Mais il nous faut rentrer, nous cramons ici. Une deuxième traversée dans l’eau, en prenant le temps de bien s’asseoir dans l’eau pour bien se mouiller jusqu’au ventre, et nous profitons de cette fraîcheur embarquée pour reprendre notre traversée du cagnard. Notre seconde bouteille d’eau commence à nous montrer le fond. La restriction s’impose. Pour le retour, nous optons pour l’itinéraire en zigzag sous l’ombre des chênes et des eucalyptus. Et nous marchons, presque sans nous arrêter. Interminable. Capucine s’arrête de parler. Signe que la difficulté est à son paroxysme.

Aux vélos, je pensais que nous allions retrouver l’énergie du désespoir et avaler vite fait les derniers kilomètres. Mais non, les enfants ne fonctionnent pas comme nous. Pour elles, c’en est trop et pour la première fois de la Carapate, elles gémissent, s’arrêtent, se plaignent et n’avancent pas. Pas le choix, l’eau est au camping car et nous ne sommes plus loin.

Le soulagement suprême arrive, L’Emile-Pat nous attend, caché derrière quelques arbres. Vite, le jerrican d’eau. Nous buvons notre saoul. En dansant la danse de la joie. Allez, hop, pommeau de douche par la fenêtre, toutes nues, douche dehors, au soleil de la fin du jour ! Et re-danse de la joie. Et voilà, un peu d’eau et la fatigue est comme envolée ! C’est le manège russe des émotions.

Allez, reprenons notre Carapate jusqu’au spot de ce soir, peut-être un spot de rêve : un stationnement devant des piscines naturelles, une rivière de montagne aménagée. Ha, de l’eau fraîche !

Nous arrivons tard, alors Pierre seul en profite. Les filles préparent des crêpes avec la farine du moulin de Don Quichotte. Une farine complète, non tamisée, seulement moulue. Agrémentées d’œufs, fromage, jambon, tomates, comme nous l’ont appris nos amis nantais. Nos crêpes ressemblent à des pizzas tellement elles sont épaisses. Il nous faut bien ça pour nous remettre de nos émotions !

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